Mon histoire, ou comment l’art a croisé ma route et celle des autres
En rentrant à l’École des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence, j’ai assez vite compris une chose : je n’allais pas créer des œuvres pour les murs des galeries.
J’avais besoin d’espace, de mouvement, de rencontres.
Pour ma soutenance de diplôme, j’ai fait appel à Alain Beauchet, maquettiste et musicien, afin de donner vie à mes installations monumentales, où se croisaient déjà scénographie, photographie, céramique, vidéo, mise en scène et mise en espace, personnages… Un joyeux mélange qui annonçait déjà la suite.
Le DNSEP — Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique — en poche, avec mention très bien, j’ai proposé à Alain de rester dans le Sud pour créer ensemble une famille et une compagnie de théâtre de rue.
En 1992, ARTONIK était née.
Deux ans plus tard, en 1994, nous avons posé nos valises à la Friche Belle de Mai, à Marseille.
L’aventure pouvait commencer.
Et puis, au fil des années, notre famille s’est agrandie avec l’arrivée de Chloé et Léa (Sam), nos deux merveilles. Elles ont grandi avec cette vie un peu particulière, entre spectacles, voyages, répétitions, festivals et coulisses.
Elles ont, elles aussi, fait partie du voyage.
Et finalement, cette histoire de famille ne s’arrête pas là…
Quand la rue devient un terrain de jeu
Dans nos veines coule aussi un peu de sang forain, hérité de nos grands-parents. Nous en avons gardé le goût des grands espaces, des rencontres imprévues, du mouvement et de cette magie particulière qui surgit lorsque l’art quitte les ateliers pour aller prendre l’air.
La rue, elle, ne demande pas de carton d’invitation.
Elle accueille, surprend, bouscule. Elle mélange les publics, les imaginaires, les générations. Elle fait parfois dérailler les habitudes — et c’est précisément ce qui me plaît.
Mais avant même qu’ARTONIK ne voie le jour, certaines rencontres avaient déjà commencé à dessiner le chemin.
Il y a celles qui vous accompagnent. Et puis celles qui déplacent quelque chose en vous, qui vous font regarder votre métier autrement.
Alors que j’étais encore étudiante aux Beaux-Arts, j’ai rencontré Michel Crespin, figure majeure des arts de la rue, surnommé — rien que ça — « le pape des arts de la rue ». Metteur en scène, penseur, passeur et grand fabricant d’utopies concrètes, il a imaginé des événements comme La Falaise des Fous, au lac de Chalain, véritable manifeste fondateur des arts de la rue.
En 1982, il crée Lieux publics, à Marseille, premier centre national consacré aux arts de la rue. Puis vient le Festival international d’Aurillac en 1986. Il participe également à la création de la Cité des arts de la rue à Marseille et de la FAI-AR, et cofonde en 1997 la Fédération nationale des Arts de la rue.
Un véritable catalyseur d’utopies, avec cette conviction que l’art pouvait transformer les espaces autant que les regards.
Et puis il y a eu Caty et Pierrot de Générik Vapeur, Marie et Jeff de Délices Dada, Barthélémy Bompard de Kumulus…
Des artistes singuliers, inventifs, engagés parfois légèrement indisciplinés — bref, exactement le genre de personnes qui donnent envie de continuer le chemin.
À leurs côtés, j’ai compris que ma place était bien là : dans cette famille bigarrée et généreuse des arts de la rue, où l’on fabrique des spectacles avec du talent, des idées, des bouts de ficelle, beaucoup d’énergie… et parfois une bonne dose d’inconscience.
Une famille où l’on crée avec les autres, pour les autres, et surtout dans le monde réel, celui qui ne reste jamais exactement comme on l’avait imaginé.
C’est dans cet élan qu’est né notre premier spectacle, Le Bateleur.
Et parce qu’un spectacle a toujours besoin d’un premier regard extérieur pour oser sortir du nid, Daniel Andrieu, alors directeur du festival Vivacité à Sotteville-lès-Rouen, a accepté de le coproduire et de le présenter lors de l’édition 1993 du festival.
Le Bateleur avait trouvé son premier terrain de jeu.
Depuis 2017 : couteau suisse, mais sans mode d’emploi
Depuis 2017, je mets mes compétences au service de projets variés, avec cette même envie de faire, d’inventer de construire et de relier.
Je suis devenue, en quelque sorte, un couteau suisse humain : polyvalente, curieuse, passionnée, adaptable… avec plusieurs lames, quelques ressorts et toujours sans véritable mode d’emploi.
Compagnies, structures culturelles, artistes ou joyeux porteurs d’idées impossibles : j’aime accompagner celles et ceux qui créent, qui tentent, qui prennent des chemins de traverse.
J’aime les projets qui cherchent encore leur forme, les idées qui demandent à être mises en mouvement et les rencontres qui permettent aux choses de devenir possibles.
Mon histoire avec l’art n’a jamais vraiment été une histoire de cadres et de frontières.
C’est plutôt une histoire de rencontres, de mouvement, de curiosité et de détours.
Une histoire de projets qui surgissent là où on ne les attend pas, de territoires qui deviennent des scènes et de publics qui deviennent, parfois, partie prenante de l’aventure.
Et si, depuis le début, l’art a croisé ma route, j’ai surtout eu la chance de croiser la sienne — et celle de beaucoup d’autres.
Alors je continue.
Avec mes expériences, ma curiosité, et cette légère tendance à croire que les idées un peu folles sont souvent les plus intéressantes.
